ceux qui fuient la faim

Jean Ziegler : « Protéger ceux qui fuient la faim »
samedi 27 octobre 2007
http://altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article3768
par Alberto d’Argenzio

Donner un statut de protection internationale à ceux qui fuient à 
cause de la famine, de la faim. En des temps de lutte dure contre l
´immigration illégale, c’est une proposition qui aurait un air de 
provocation, si elle n’était pas faite par Jean Ziegler : sociologue 
et économiste suisse, chargé par l’Onu d´écrire le rapport sur le 
Droit à l’alimentation. En 2000, il a écrit La faim dans le monde 
expliquée à mon fils (en France, Seuil, ndt), et plus récemment il a 
repris le même thème dans L’empire de la honte, (en France chez 
Fayard). Hier (15 octobre) il était au Parlement européen de 
Bruxelles pour lancer la campagne internationale de la Fian, Face it 
act now, pour le « Droit humain à l’alimentation ».

Comment avez-vous développé l´idée d´un nouveau régime de protection 
pour ceux qui fuient la faim ?

Chaque jour une tragédie incroyable a lieu : des milliers de 
personnes cherchent à rejoindre l´Europe depuis les côtes de la 
Mauritanie et du Sénégal, de la Libye et de la Tunisie. Un exode 
continu qui produit des morts à un rythme, dit-on, de 1.000 par mois 
et dont les protagonistes sont des réfugiés du fait de la faim. Tous 
les trois mois le Pam, Programme alimentaire mondial de l´Onu, trace 
la carte des zones de la planète où il est impossible de survivre, d
´où l´on peut donc facilement déterminer qui fuit pour de simples 
raisons de survie de ceux qui, bien qu´avec leur propre drame aussi, 
émigrent pour améliorer leur condition économique. L´Europe réagit à 
cet exode par une stratégie militaire avec Frontex (l´Agence pour le 
contrôle des frontières externes de l´Ue, NDR), avec des navires de 
guerre, des avions, des hélicoptères, même si c´est cette même Europe 
qui, avec son dumping agricole, est largement responsable de la faim 
qui tenaille l´Afrique. L´Ue paye des centaines de milliards de 
dollars en subventions à l´exportation et à la production de ses 
propres produits agricoles et, de ce fait, on peut trouver aujourd
´hui dans les marchés des capitales africaines des fruits et des 
légumes européens vendus à moitié de leur prix de production. On tue 
de cette façon l´agriculture africaine et on condamne des milliers de 
gens à la faim.
La situation est catastrophique et c´est pour ça que 
je propose de créer un statut de protection particulière pour eux.

De quoi s´agit-il concrètement ?

La seule convention qui existe sur les réfugiés est celle de Genève 
en 1951, qui limite le droit d´asile aux réfugiés persécutés pour des 
raisons raciales, politiques ou religieuses, et ici ce n´est pas le 
cas. Il faut créer un nouvel instrument de droit international, un 
droit de non expulsion provisoire pour ceux qui fuient la famine, 
comme celui qui a été créé pour ceux qui fuyaient la guerre du 
Kosovo. En attendant que la famine cesse. Nous sommes en pleine 
négociation à l´Onu, mais je crois que nous y arriverons parce que la 
pression de l´opinion publique est terrible et favorable.

Quelles sont les échéances pour le vote ?

L´Assemblée générale la votera quand ma recommandation sera 
transformée en résolution, mais on ne connaît pas encore exactement 
la période. Il faut comprendre que je ne parle que des réfugiés de la 
faim, d´un pourcentage partiel de ces deux millions de personnes par 
an qui essaient d´entrer dans l´Union européenne.

D´ici décembre l´Union européenne et les pays Acp, Afrique, Caraïbes 
et Pacifique, devraient conclure des accords de partenariat 
économique Epa. Quelle appréciation en faites-vous ?

C´est une vaste plaisanterie. L´OMC dit à l´Europe que l´accord de 
Cotonou signé en 2000 entre l´Union européenne et les Acp (Afrique, 
Caraïbes et Pacifique n.d.l.r) ne fonctionne plus parce qu´il est 
asymétrique et qu´il faut maintenant en faire un autre en syntonie 
avec les règles de cette même OMC, c´est-à-dire libéralisation 
totale, c´est-à-dire fin des taxations douanières, c´est-à-dire 
ouverture totale des marchés africains aux produits agricoles 
européens super subventionnés.
Pour l´Italie et l´Allemagne, les 
taxes douanières ne représentent rien, mais pour les Etats africains 
ce sont les seules entrées fiscales.

La Commission dit que les Epa serviront à créer un marché sud-sud qui 
n´existe pas pour le moment, et que les entrées fiscales (douanières) 
seront compensées par des fonds d´aide.

C´est hypocrite, il n´existe pas de marché sud-sud, tout simplement 
parce qu´il n´existe pas d´infrastructures pour le réaliser. Et la 
chose la plus terrible est que les multinationales ont fait des 
pressions pour insérer les Epa (Accords de Partenariat Economique 
n.d.l.r.) même dans les investissements. Leur objectif est de n´être 
plus taxées de façon différente, de ne plus être obligées de donner 
du travail aux gens du lieu, et de cette manière une industrie locale 
ne sera jamais créée. Il ne faut pas oublier qu´il y a une pression 
folle pour conclure les Epa d´ici décembre, et pour le faire l´Ue 
négocie avec les Acp par le chantage. Parmi les pays Acp figurent 39 
des 42 pays les plus pauvres du monde, l´Ue fait avec eux un 
raisonnement très simple : si vous ne signez pas nous vous supprimons 
notre coopération technique. C´est une opération d´une arrogance 
incroyable, de cynisme néocolonial. Mais c´est l´OMC qui la demande, 
disent les européens. En Inde on ne meurt pas de faim et il y a là la 
moitié des sous-alimentés de la planète, 380 millions, selon la Fao. 
Et bien, après l´indépendance, l´Inde a créé un système de 
distribution publique, de cartes, subventionné par l´Etat ; l´Omc a 
demandé la suppression de ce système un nombre infini de fois, mais l
´Inde a toujours refusé. L´Europe n´a pas ce courage, bien qu´étant 
la première puissance économique de la planète.

Un autre sujet assez à la mode et très étroitement lié à l
´alimentation est celui des biocarburants. Vous le critiquez 
ouvertement.

Je demande un moratoire de 5 ans. C´est vrai que la détérioration du 
climat est terrible, mais transformer 26 millions d´hectares destinés 
à l´alimentation en terres destinées aux biocombustibles est 
absolument catastrophique. En six mois le prix du maïs a augmenté au 
Mexique de 300%, et pour 85% des Mexicains le maïs est la base de l
´alimentation. Sur 53 pays africains, 38 doivent acheter sur le 
marché mondial leurs aliments de subsistance, et le prix du blé a 
doublé en une année.
Et puis la pression monte pour la terre. Les 
multinationales savent qu´ils feront des bénéfices fous avec le 
bioéthanol et du coup expulsent la population pour s´assurer de 
grandes portions de terres cultivables.
L´Ue veut qu´en 2020, 10% de 
son essence soit remplacée par des biocombustibles, ce qui voudrait 
dire que plus de 70% des terres cultivables européennes devraient 
changer de culture. Ce qui n´arrivera pas ; nous devrons importer, ce 
qui veut dire qu´en Afrique et en Amérique Latine on réduit les 
terres qui apportent leur subsistance à la population pour produire 
le biocarburant dont nous, nous avons besoin.
Avec les 
biocombustibles il faut être très prudents : d´un côté ils 
contribuent à la lutte contre le changement climatique, mais de l
´autre ils risquent d´affamer encore plus les populations les plus 
pauvres de la planète.

Alberto d´Argenzio

Source : il manifesto

Traduit de l´italien par Marie-Ange Patrizio


Article ajouté le 2007-10-29 , consulté 120 fois

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